Pourquoi certains événements nous marquent-ils plus que d’autres ?
C’est une question que beaucoup de personnes se posent après un accident, une agression, un harcèlement, un deuil brutal ou toute autre expérience particulièrement éprouvante. Alors que certaines semblent retrouver progressivement un équilibre, d’autres continuent à ressentir de l’anxiété, de la peur ou un profond sentiment d’insécurité longtemps après les faits.
Cette différence peut être source d’incompréhension. Beaucoup finissent par penser qu’elles sont « plus fragiles » ou qu’elles auraient dû réussir à tourner la page depuis longtemps. Pourtant, les recherches en psychotraumatologie montrent que l’apparition d’un traumatisme psychologique ne dépend pas uniquement de la gravité de l’événement. Elle résulte d’une combinaison de facteurs liés à l’histoire de vie, au contexte dans lequel l’événement est survenu, aux ressources disponibles à ce moment-là et au fonctionnement du système nerveux.
Dans cet article, nous allons comprendre pourquoi certains événements nous marquent plus que d’autres, pourquoi il est inutile de comparer sa souffrance à celle des autres et quels sont les mécanismes qui expliquent qu’une même situation puisse avoir des conséquences très différentes d’une personne à l’autre.
Qu’est-ce qui transforme un événement en traumatisme psychologique ?
Une idée reçue consiste à penser que seuls les événements les plus graves peuvent provoquer un traumatisme psychologique.
En réalité, ce n’est pas aussi simple.
Bien sûr, certaines situations sont reconnues comme particulièrement traumatisantes : une agression, un viol, un attentat, des violences conjugales, un accident grave, une catastrophe naturelle ou un conflit armé. Cependant, des événements qui paraissent moins impressionnants de l’extérieur peuvent eux aussi avoir des conséquences importantes lorsqu’ils sont vécus comme une menace intense ou lorsqu’ils surviennent dans un contexte déjà fragilisé.
Ce n’est donc pas uniquement ce qui s’est passé qui détermine l’apparition d’un traumatisme, mais aussi la manière dont cet événement a été vécu et intégré.
Autrement dit, le cerveau ne répond pas à une échelle universelle de gravité. Il réagit en fonction de nombreux paramètres qui lui sont propres.
C’est pourquoi deux personnes confrontées à une situation très proche peuvent évoluer de façon totalement différente.
💡 À retenir :
Un traumatisme psychologique ne dépend pas uniquement de l’événement lui-même. Il résulte de l’interaction entre la situation vécue, le fonctionnement du système nerveux et l’histoire de la personne.
La gravité de l’événement ne suffit pas à expliquer un traumatisme
Lorsqu’une personne continue à souffrir plusieurs mois ou plusieurs années après un événement, son entourage lui répond parfois :
- « Pourtant, ce n’était pas si grave. »
- « D’autres ont vécu pire. »
- « Il faut réussir à passer à autre chose. »
Ces remarques, bien qu’elles soient souvent prononcées avec de bonnes intentions, peuvent renforcer le sentiment d’incompréhension et de culpabilité.
La réalité est qu’il n’existe pas de « classement » des traumatismes.
Une personne peut être profondément marquée par un cambriolage vécu en présence de sa famille, tandis qu’une autre récupérera relativement rapidement après un accident de la route.
À l’inverse, deux victimes d’un même accident peuvent présenter des réactions très différentes.
Cela ne signifie pas que l’une est plus courageuse ou plus faible que l’autre.
Cela signifie simplement que leur cerveau, leur histoire et leurs ressources n’étaient pas identiques au moment où l’événement est survenu.
Les recherches montrent que plusieurs facteurs influencent la manière dont une personne réagit à une expérience potentiellement traumatique. C’est pourquoi les spécialistes évaluent toujours la situation dans son ensemble plutôt que de se limiter à la nature de l’événement.
Cette compréhension est essentielle, car elle permet de sortir d’une vision simpliste du traumatisme psychologique.
👉 À lire également : Comment reconnaître un traumatisme psychologique ? Les 7 signes qui doivent vous alerter.
Notre cerveau ne réagit pas tous de la même manière
Face à une menace, le cerveau déclenche automatiquement des mécanismes destinés à assurer notre survie.
Selon les circonstances, l’organisme peut préparer le corps à :
- fuir ;
- se défendre ;
- se figer lorsque aucune autre solution ne semble possible.
Ces réactions sont normales et automatiques. Elles ne dépendent pas d’un choix conscient.
Chez la plupart des personnes, une fois le danger passé, le système nerveux retrouve progressivement un état d’équilibre.
Mais il arrive que ce retour à la normale soit plus difficile. Le cerveau peut continuer à interpréter certains stimuli – un bruit, une odeur, un lieu ou une situation – comme des signaux de danger, même lorsqu’il n’y a plus de menace réelle.
Les travaux de recherche en psychotraumatologie montrent que plusieurs régions cérébrales impliquées dans la mémoire, les émotions et la détection du danger peuvent être modifiées après un événement traumatique. Ces mécanismes sont notamment présentés dans le dossier consacré au psychotraumatisme de l’INSERM.
Cette compréhension permet de mieux saisir pourquoi certaines réactions persistent dans le temps sans qu’il s’agisse d’un manque de volonté.
💡 Le cerveau cherche avant tout à protéger la personne. Lorsque cette protection reste activée trop longtemps, elle peut devenir source de souffrance.
Pourquoi l’histoire de vie joue un rôle important
Nous ne réagissons jamais à un événement en faisant abstraction de notre passé.
Chaque expérience vécue contribue à façonner notre manière de percevoir le monde, les autres et notre propre sécurité.
Une personne ayant grandi dans un environnement stable, sécurisant et soutenant ne disposera pas forcément des mêmes ressources qu’une personne ayant connu des violences répétées, de la négligence, du harcèlement ou une insécurité affective dès l’enfance.
Cela ne signifie pas que l’une est plus forte que l’autre.
Cela signifie simplement que leur système nerveux ne s’est pas construit dans les mêmes conditions.
Par exemple, une personne ayant déjà vécu plusieurs expériences traumatiques peut être plus vulnérable face à un nouvel événement, non pas parce qu’elle est « fragile », mais parce que son organisme a déjà été fortement sollicité par le passé.
À l’inverse, certaines personnes disposent de nombreux facteurs protecteurs qui facilitent leur capacité à retrouver un équilibre après une épreuve.
C’est pourquoi les professionnels du psychotraumatisme s’intéressent toujours à l’ensemble du parcours de vie et pas uniquement à l’événement qui motive la consultation.
💡 À retenir
Ce n’est pas seulement l’événement qui compte, mais aussi l’histoire de la personne qui le vit.
👉 À lire également : Pourquoi une enfance difficile influence-t-elle encore l’âge adulte ? (article à venir)
Le soutien reçu après l’événement peut faire une réelle différence
On pense souvent que tout se joue au moment du traumatisme.
Pourtant, ce qui se passe après l’événement peut avoir une influence importante sur la façon dont il sera progressivement intégré.
Être écouté, cru, protégé et soutenu peut favoriser un sentiment de sécurité indispensable au rétablissement.
À l’inverse, certaines réactions de l’entourage peuvent majorer la souffrance.
Par exemple, lorsqu’une personne entend :
- « Ce n’est pas si grave. »
- « Tu devrais passer à autre chose. »
- « Arrête d’y penser. »
- « Tu exagères. »
elle peut avoir le sentiment que ce qu’elle ressent est illégitime.
Certaines victimes finissent alors par se taire, minimiser leurs difficultés ou culpabiliser de ne pas aller mieux.
Le soutien ne consiste pas forcément à trouver les bons mots.
Il s’agit avant tout d’offrir un espace où la personne peut se sentir entendue, respectée et en sécurité.
Les ressources disponibles au moment des faits comptent également
Deux personnes peuvent vivre exactement le même événement dans des contextes totalement différents.
L’une est entourée de proches, bénéficie d’un environnement stable et dispose d’une bonne santé physique.
L’autre traverse déjà une période de grande fatigue, un burn-out, des difficultés familiales ou des problèmes de santé.
Ces éléments influencent la capacité du cerveau et du système nerveux à faire face à une situation particulièrement éprouvante.
Il ne s’agit pas d’une question de courage.
Comme pour une blessure physique, un organisme déjà fragilisé dispose parfois de moins de ressources pour récupérer rapidement.
C’est pourquoi les spécialistes prennent en compte l’ensemble du contexte dans lequel l’événement est survenu.
Pourquoi il est inutile de comparer sa souffrance à celle des autres
L’une des phrases que les personnes concernées prononcent le plus souvent est :
« Je n’ai pas le droit de me sentir mal… d’autres ont vécu bien pire. »
Cette comparaison est compréhensible.
Elle est pourtant rarement utile.
La souffrance ne se mesure pas.
Deux personnes peuvent vivre une expérience similaire et ne pas en garder les mêmes conséquences.
À l’inverse, un événement considéré comme « moins grave » par l’entourage peut bouleverser profondément une personne.
Il n’existe pas de hiérarchie officielle des traumatismes.
Les réactions psychologiques dépendent d’une multitude de facteurs : l’histoire de vie, le contexte, le soutien reçu, les expériences antérieures, les ressources disponibles et le fonctionnement propre de chaque individu.
Comparer sa souffrance à celle des autres revient souvent à nier ce que l’on ressent réellement.
Or, reconnaître ses difficultés est souvent la première étape pour avancer.
La question n’est pas de savoir si quelqu’un a vécu pire. La question est de comprendre pourquoi cet événement continue aujourd’hui à avoir un impact sur votre vie.
Être marqué par un événement ne signifie pas être faible
Cette idée mérite d’être déconstruite.
Dans notre société, il existe encore une croyance selon laquelle une personne « forte » devrait réussir à tout surmonter seule.
Pourtant, les réactions post-traumatiques ne relèvent pas d’un manque de volonté.
Elles correspondent à des mécanismes automatiques de protection mis en place par le cerveau et le système nerveux.
Face à une menace intense, notre organisme mobilise toutes ses ressources pour assurer notre survie.
Lorsque ces mécanismes persistent après la disparition du danger, ils peuvent devenir envahissants et entraîner des symptômes tels que :
- l’hypervigilance ;
- les troubles du sommeil ;
- les souvenirs intrusifs ;
- les comportements d’évitement ;
- une anxiété importante.
Ces réactions sont aujourd’hui bien documentées par la recherche en psychotraumatologie.
Les comprendre permet souvent de diminuer la culpabilité que ressentent de nombreuses personnes.
👉 À lire également : Pourquoi certaines personnes développent-elles un stress post-traumatique et d’autres non ?
Peut-on éviter qu’un événement devienne traumatique ?
Il n’existe malheureusement aucune méthode permettant de garantir qu’un événement difficile ne laissera pas de conséquences.
En revanche, plusieurs facteurs semblent favoriser une meilleure récupération :
- bénéficier d’un environnement sécurisant ;
- pouvoir être écouté sans être jugé ;
- retrouver progressivement un sentiment de contrôle ;
- prendre en compte les réactions qui persistent au lieu de les minimiser ;
- consulter lorsque les difficultés s’installent dans le temps.
Il est important de rappeler que ressentir de la peur, de la tristesse ou de l’anxiété dans les jours qui suivent un événement difficile est souvent une réaction normale.
C’est lorsque ces manifestations persistent, s’intensifient ou perturbent durablement la vie quotidienne qu’il peut être utile de demander un avis professionnel.
Peut-on savoir à l’avance si un événement sera traumatisant ?
Malheureusement, non.
Il n’existe pas de test permettant de prédire avec certitude la manière dont une personne réagira à un événement difficile.
Deux personnes exposées à une même situation peuvent évoluer de façon très différente. Certaines retrouveront progressivement leur équilibre, tandis que d’autres continueront à ressentir des conséquences importantes plusieurs mois ou plusieurs années après.
C’est pourquoi les professionnels du psychotraumatisme évitent de faire des suppositions uniquement à partir de la nature de l’événement. Ils prennent en compte l’ensemble du contexte : ce qui s’est passé, mais aussi l’histoire de la personne, les ressources dont elle disposait et les difficultés qui persistent aujourd’hui.
L’essentiel n’est donc pas de savoir si un événement aurait dû être traumatisant, mais de comprendre comment il continue à influencer votre vie.
Quand faut-il demander de l’aide ?
Après un événement difficile, il est normal de ressentir de la peur, de la tristesse, de la colère ou de l’anxiété pendant quelque temps.
Chez beaucoup de personnes, ces réactions diminuent progressivement.
En revanche, il peut être utile de consulter lorsque :
- les symptômes persistent au fil des semaines ou des mois ;
- les souvenirs reviennent fréquemment malgré vous ;
- vous évitez de plus en plus de situations ;
- votre sommeil reste perturbé ;
- vous avez le sentiment d’être constamment en état d’alerte ;
- vos relations personnelles ou professionnelles en souffrent ;
- vous ne vous reconnaissez plus.
Il ne s’agit pas d’attendre que la situation devienne insupportable.
Plus les difficultés sont identifiées tôt, plus il est possible de comprendre ce qui se joue et d’envisager un accompagnement adapté.
Comprendre ce qui vous arrive est déjà une première étape
Beaucoup de personnes ressentent un soulagement lorsqu’elles découvrent que leurs réactions ont une explication.
Comprendre que l’hypervigilance, les cauchemars, les souvenirs envahissants ou les comportements d’évitement peuvent être liés à un traumatisme psychologique permet souvent de porter un regard plus bienveillant sur soi-même.
Cela ne fait pas disparaître les difficultés.
En revanche, cela aide à sortir d’une idée très répandue :
« Si je réagis comme ça, c’est que je suis faible. »
Les connaissances actuelles montrent au contraire que ces réactions correspondent à des mécanismes automatiques de protection mis en place par le cerveau et le système nerveux.
Comprendre ces mécanismes est souvent la première étape avant d’envisager un accompagnement.
Ce qu’il faut retenir
Si une même situation peut avoir des conséquences très différentes selon les personnes, ce n’est pas parce que certaines seraient plus courageuses ou plus fragiles.
Le développement d’un traumatisme psychologique dépend de nombreux facteurs qui interagissent entre eux :
- la manière dont l’événement a été vécu ;
- l’histoire de vie de la personne ;
- les expériences antérieures ;
- le contexte dans lequel les faits se sont produits ;
- les ressources disponibles à ce moment-là ;
- le soutien reçu après l’événement ;
- le fonctionnement du système nerveux.
C’est pourquoi il est inutile de comparer sa souffrance à celle des autres.
Ce qui compte n’est pas de savoir si quelqu’un a vécu « pire », mais de comprendre pourquoi un événement continue aujourd’hui à avoir un impact sur votre quotidien.
Si vous vous reconnaissez dans cette situation, sachez que vous n’avez pas à porter seul ces difficultés. Les connaissances sur le psychotraumatisme ont considérablement progressé ces dernières années et il existe aujourd’hui des approches reconnues pour accompagner les personnes qui continuent à subir les conséquences d’un événement traumatique.
Si les symptômes persistent et impactent votre quotidien, il est recommandé de demander un avis à un professionnel. La Haute Autorité de Santé publie également des recommandations sur la prise en charge des troubles liés au psychotraumatisme.


